Fredericks, Goldman, Jones — 29 novembre 1993.

Mon grand-père s'appelait Amédée, il est né en 1920. Ma grand-mère Geneviève, en 1926. Tous les deux communistes, et pas du genre tiède : Geneviève aimait nous dire qu'elle s'était pris des boulons sur la gueule.

Et puis ils ont arrêté de l'être. Pas d'un coup, pas dans un grand fracas — petit à petit, à mesure que la réalité rentrait par la fenêtre. Mais jamais, au grand jamais, ils n'ont dit que ces idées-là étaient mauvaises. Ce qu'ils reprochaient, c'était aux hommes qui avaient pris ces idées-là et qui les avaient salies.

Je commence par eux parce que j'aime parler d'eux, et parce que je voudrais vous parler d'un disque qui dit exactement la même chose.

Un boîtier en métal

Rouge sort le 29 novembre 1993. C'est le deuxième album du trio Fredericks, Goldman, Jones, et sa première édition arrive dans un boîtier en métal gravé. Pas un boîtier plastique type cristal : du métal. Quand un artiste fait ça, il vous prévient. Il vous dit que ce qu'il y a dedans, il y tient, et que ça doit être protégé.

Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que Goldman met une couleur sur une pochette. Six ans plus tôt, en 1987, il sortait Entre gris clair et gris foncé — un double album solo sur lequel Michael Jones tenait déjà la guitare et Carole Fredericks les chœurs. C'est en tournée avec eux, en les mettant en avant soir après soir, que l'envie de chansons à plusieurs voix s'est imposée. Le trio est né de là.

Il existe aussi de Rouge une édition collector, limitée à mille cinq cents exemplaires. C'est un livre : illustré par le dessinateur italien Lorenzo Mattotti, avec une nouvelle du journaliste et écrivain Sorj Chalandon pour presque chaque chanson — et, surtout, des notes de Goldman lui-même. Damien a eu la chance de mettre la main dessus. C'est de là que vient l'essentiel de ce qui suit, et c'est ce qui m'a obligé, sur deux points au moins, à revoir ce que je croyais savoir.

Sept mots

Dans la toute première note du livre, il y a une phrase de sept mots qui résume ce disque et qui résume mes grands-parents :

On confond les hommes avec les idées.

Rouge, notes de Jean-Jacques Goldman

Goldman explique. Il dit qu'il est frappé par le fait qu'on puisse désormais ricaner en entendant « égalité des chances », « justice sociale », « dignité », « droit au travail ». Que lorsqu'on dit « communisme », ça n'évoque plus Potemkine mais la Nomenklatura. Que lorsqu'on dit « gauche », on ne pense plus au Front populaire — et là, il donne des noms : Tapie, Fabius, Attali, la bande à Mitterrand. Il trouve ça tragique, vraiment.

Et il en tire la mécanique : parce que des tricheurs se réclament des droits de l'homme ou de l'antiracisme, ces idéaux-là deviennent des tricheries. Parce que ces gens ont endossé des habits qui n'étaient pas les leurs.

Puis il retourne la couleur. Le rouge, écrit-il, est la vraie couleur de l'espoir. C'est le sang dans nos veines, la vie qui va, le feu, la colère. L'adolescence est rouge. On rougit quand on ressent quelque chose de fort. Les non-dits entre deux êtres sont rouges aussi.

Une dernière précision, et elle compte. On présente souvent Rouge comme un album-concept. Goldman dit autre chose : cette cohérence n'a pas été « décidée ». Elle s'est imposée lentement, au fur et à mesure que les chansons avançaient, jusqu'à ce qu'il se rende compte qu'elles reflétaient une période, une préoccupation, parfois une obsession. Ce n'est pas un disque conçu comme un concept. C'est un disque qui a découvert en route de quoi il parlait.

Alors on ne va pas piocher. On va le traverser dans l'ordre, les douze plages.

1. Serre-moi

Deux minutes dix-sept. Goldman seul, presque murmuré. Une chanson de peur, de nuit dehors, de mots tremblants qu'on ne sait plus croire, de gens qu'on a perdus. Il y a même, au deuxième couplet, un clin d'œil que vous reconnaîtrez : Goldman glisse que le temps s'en va, et il ajoute « dit-il », comme pour signer l'emprunt à Léo Ferré.

Et au milieu de ce texte intime, un mot qui traîne et qui n'a rien d'innocent : camarade.

La note du livre est limpide. C'est le moment où tout s'arrête, où l'on est intouchable, et où les bras qui vous retiennent vous empêchent de tomber dans le cynisme, de partir dans l'âge, de désespérer.

Voilà la première nuance de rouge du disque, et c'est la plus simple de toutes : le besoin de ne pas être seul. Quelqu'un demande qu'on le serre fort, qu'on ferme les bras et qu'on ferme la porte. Il ne demande pas la révolution, il ne demande pas de programme. Il demande une présence. Chez Goldman, la solitude et le cynisme ne sont pas des défauts de caractère : ce sont des virus. Contre la joie de vivre, et pour tout dire contre la vie.

Deux minutes de chanson, et il a déjà convoqué Ferré et le mot camarade. Tout le disque est annoncé.

2. On n'a pas changé

Les guitares arrivent d'un coup. Un inventaire cynique de tout ce qui s'est bradé : des idoles en solde, des leaders en toc, des prophètes périmés, des langues de bois démodées. Le grand marché de l'Histoire.

Longtemps je me suis demandé qui étaient ces marchands de tapis qui peuvent tout acheter — Goldman coupe l'expression en deux, il ne dit pas « marchands de tapis », il dit des marchands, des tapis. Et qui était ce président pathétique, cynique et boursouflé. Le livre répond sans détour, et ce n'est plus une interprétation de fan : Tapie, Fabius, Attali, la bande à Mitterrand.

Et malgré tout ça, le refrain répète que les rêves et les espoirs sont toujours là. Que c'étaient nos slogans, nos idées, et qu'on n'a pas changé.

Jetons les hommes, gardons les idées. Mes grands-parents auraient signé.

La nouvelle de Chalandon. Un ministre, son chef de cabinet et son plumitif relisent un discours dans un bureau. Le discours est creux, tout le monde le sait, et le ministre exige qu'on n'en change pas une ligne — dialogue, fermeté, la ligne du parti. Suit une coupure de presse imaginaire : arrivé dans la ville de Marandes pour parler « de patience, d'espoir et de courage » à des pêcheurs en grève depuis cinq mois, le ministre trouve la grande halle des sports vide. Les trois mille cinq cent vingt-et-un habitants ont embarqué. À la nuit tombée, ils sont tous en mer, à quelques milles des côtes, une bougie allumée par habitant sur les ponts. L'hélicoptère survole brièvement la zone et repart vers Paris.

3. Que disent les chansons du monde ?

Le morceau démarre sur un mixage de voix de radio, avec un effet qu'on ne connaît plus : tourner la molette pour chercher une station. Quelqu'un balaye la bande et attrape des bribes.

Et ce montage n'est pas fait au hasard : le livret cite ses sources. Il y a des enregistrements de la collection UNESCO/ETHNIC, chez Auvidis. Il y a Zap Mama — Marie Daulne, née en République démocratique du Congo, élevée à Bruxelles, celle qui a forgé le terme « afropéen », et dont le premier album paraissait chez le label bruxellois Crammed Discs. Et il y a un disque intitulé Toto Bissainthe chante Haïti, chez Arion.

Ce dernier mérite qu'on s'y arrête. Toto Bissainthe, née au Cap-Haïtien en 1934, était comédienne avant d'être chanteuse : cofondatrice des Griots, première compagnie de théâtre noire de France, elle y a croisé Beckett, Ionesco, Sartre. Exilée à Paris après l'arrivée de Duvalier au pouvoir. Et ce disque de 1977 rassemble des chants vaudou hérités de l'esclavage — des chants qui racontent la vie des esclaves, leur souffrance et leur quête de liberté. Elle est morte le 4 juin 1994, six mois après la sortie de Rouge.

Retenez ça. On y revient à la douzième plage.

Et c'est Carole Fredericks qui entre la première, avec un traitement sonore qui donne l'impression qu'elle arrive de très loin.

L'idée est dans le livre : un moine tibétain avec sa corne, un Arabe avec son luth, un Irlandais avec son violon. La forme est différente, mais tous parlent de la même chose, toujours. Et Goldman termine sa note en disant ce que toutes ces musiques racontent : qu'on est seul quand la nuit vient.

Trois chansons, et on est déjà revenu à Serre-moi.

C'est aussi le morceau le plus optimiste du disque, et il n'a besoin d'aucune idéologie pour ça. La chanson d'avant accablait les hommes ; celle-ci dit que ce qui nous est commun ne se trouve pas dans les doctrines ni dans les drapeaux, mais dans les gens. Les grandes idées divisent, les berceuses se ressemblent toutes.

La nouvelle de Chalandon. Un tribunal militaire. Le caporal Briscoe est jugé pour avoir abattu trois prisonniers rebelles qui chantaient depuis dix-sept heures et vingt-trois minutes. La défense plaide l'épuisement, la tactique de l'ennemi, la torture par la répétition. Et puis le président obtient la vraie raison : ce n'était pas leur chanson à eux. C'était une chanson de son pays à lui. La même musique, les mêmes mots, dans l'autre langue. Le président se lève, très pâle, et suspend la séance.

Chalandon prend la chanson au mot et en fait un mobile de meurtre. Si tout le monde chante la même chose, alors l'ennemi chante la vôtre.

4. Il part

Un blues nocturne, chanté par Carole Fredericks seule. Une femme regarde son amant se rhabiller au petit matin pour aller finir sa nuit ailleurs. Elle efface les traces, elle a froid, elle se dit que c'est la dernière fois sans y croire une seconde.

Sur l'arrangement, la note du livre dit qu'on voulait une ambiance glauque, hésitante, qui épouse le malaise du texte — et l'aveu, en forme de blague : je suis spécialiste des guitares fausses, pas en place, avec des sons pourris.

Quel rapport avec le reste du disque ? Deux.

Le premier : les grandes idées ne valent que par les toutes petites vies qu'elles sont censées abriter. Un disque qui parlerait de révolution sans jamais parler d'une femme qui a froid à cinq heures du matin, ce serait un tract. Rouge n'est pas un tract.

Le second : c'est la même faute qu'ailleurs, mais en tout petit. Deux chansons plus tôt, des hommes trahissaient des idéaux. Ici, un homme trahit une femme. Le problème n'est jamais l'idée, ni l'amour — ce sont ceux qui s'en servent. Goldman ne change pas de sujet, il change de focale.

La nouvelle de Chalandon. L'homme sort de chez Lucille à cinq heures du matin et se retrouve prisonnier du hall de l'immeuble : il ne trouve pas l'interrupteur. Il cherche à tâtons, il s'énerve, il a peur, il a envie de vomir. Quand il rentre enfin chez lui, chez Marie, il a une vague chanson en tête, entendue à la radio ce matin-là pendant que Marie lui parlait. Il passera toute la journée à en chercher les paroles. Et c'est en mettant le contact, le soir, qu'il les retrouvera — et qu'il criera de joie en frappant son volant.

5. Juste après

Une chanson faite uniquement de questions. Et on sait exactement d'où elle vient.

Nuit du 15 janvier 1990. Goldman rentre tard, allume la télévision, zappe entre deux clips. Il tombe sur un documentaire d'Antenne 2 intitulé Les Nouveaux Far West, tourné au Zaïre. Et il y a cette séquence : une femme blanche dans un dispensaire de brousse — il écrit « une sœur ou une infirmière assez âgée », il ne sait pas — qui vient d'accoucher une femme. L'enfant ne respire pas. Elle refuse de le laisser partir. Pas de commentaire, pas de musique, l'image brute. Ça dure quelques minutes ; il dira qu'il ne savait plus si c'était deux ou dix. Et l'enfant finit par cligner des yeux.

Goldman raconte qu'il en était presque essoufflé. Et qu'il s'est demandé : cette femme fait ça tous les jours, c'est son quotidien, c'est son boulot. Comment redescend-on sur terre après avoir redonné une vie qui n'existait plus ?

Cette nuit-là, il attrape le premier bout de papier qui traîne sur la table, le déchire en coin, y porte la date du 15 janvier 1990, et écrit ses questions : qu'est-ce qu'elle a bien pu faire après ? Elle est allée dîner, elle a écrit une lettre, lu un bouquin, écouté une vieille cassette, attendu demain ? Ou alors elle a regardé la nuit, peut-être sans la voir. Il faut regarder loin pour regarder nulle part.

Et voici la partie que je ne connaissais pas.

Cette religieuse, une congrégation belge s'est reconnue en elle. Elle s'appelait sœur Marie-Josephine, de son nom civil Marcella Spenninck. Née à Poperinge en 1934. Congrégation de Notre-Dame de Ten Bunderen, à Moorslede, en Flandre occidentale. Partie au Congo en 1962, elle y est restée trente-quatre ans. Elle est morte à Zonnebeke en 2016. Les deux médecins de Médecins sans frontières visibles dans le reportage étaient belges eux aussi : Patrick Maldague et Geneviève Wéry.

Moorslede, c'est à vingt-cinq kilomètres des studios de RQC.

La chanson la plus bouleversante de cet album, écrite par un Français en une nuit devant sa télé, raconte donc le geste d'une religieuse flamande née à cinquante kilomètres de chez nous. Le rouge du sang, celui de la vie — et l'ordinaire qui reprend ses droits tout de suite après, avec le registre à remplir et le formulaire à signer.

6. Rouge

Pour comprendre la chanson-titre, il faut remonter au père.

Il s'appelait Alter Mojsze Goldman. Dans les années trente, il quitte la Pologne, passe par l'Allemagne, arrive en France. Il entre en Résistance. Jean-Jacques dira de lui qu'il était fasciné par Victor Hugo et par la Déclaration des droits de l'homme. Cet homme-là portait les valeurs du communisme, et il les a transmises à ses enfants.

À l'un d'eux, elles ont coûté la vie. Pierre, le demi-frère : les syndicats, les groupuscules, les guérillas au Venezuela dans les années soixante, une condamnation pour vols à main armée, un assassinat en 1979. Je n'irai pas plus loin, ce n'est pas mon sujet — mais c'est dans cette famille-là que ce disque a été écrit.

Au départ, d'ailleurs, ce n'était pas un album. Goldman voulait écrire une comédie musicale sur le communisme, sur ce qui sépare une idée de ce qu'elle devient. Le projet s'est effondré, ou plutôt il s'est transformé : il en est sorti un disque beaucoup plus personnel, dont un seul morceau reste le vestige direct.

Il y a aussi un rêve d'enfance là-dedans. Gamin, Goldman allait avec ses parents au palais des Sports, porte de Versailles, écouter les chœurs de l'Armée rouge. Des dizaines d'hommes en uniforme avec les grandes casquettes. Ça l'a marqué au point qu'il a fini par rêver d'enregistrer avec eux.

En 1993, le trio et son producteur Erick Benzi prennent l'avion pour Moscou. Ils marchent vers une immense caserne et entendent des voix se rapprocher : les chœurs répètent. Benzi s'en souvenait encore trente ans plus tard — un énorme studio soviétique, carré, froid, vieux mais tenu par des gens très compétents, et pas assez de casques pour tout le monde. On a enregistré sans casque. Il dit que c'était bouleversant. Le livre imprime d'ailleurs, en cyrillique, le texte chanté par les chœurs.

Pour le reste, l'album se fabrique entre février et octobre 1993, entre le studio Guillaume Tell à Paris, La Blaque à Aix-en-Provence et le studio ICP à Bruxelles. Il y a de la Belgique dans Rouge.

Et puisqu'on y est, une anecdote qui vaut le détour. En 1994, le trio part en tournée avec les choristes russes, et c'est chez nous que la première fête a eu lieu. Michael Jones raconte que Robert Goldman, le frère de Jean-Jacques, appelle un restaurant bruxellois pour savoir s'il y a de la vodka. « Douze bouteilles », répond le patron. Robert demande si ça poserait problème que la troupe en amène aussi. Le patron répète qu'il en a douze. Résultat : le commis a écumé tous les supermarchés de Bruxelles et on est arrivé à six bouteilles par table. Les Russes sont partis en cours de soirée — et sont revenus avec leurs instruments.

La chanson, elle, tient en six minutes ce que la comédie musicale aurait raconté en deux heures. Les chœurs ouvrent sur la promesse : des jardins, du pain, des écoles pour tous, du soleil sur les fronts. Puis la guerre arrive, la batterie se déchaîne, les chœurs repartent en russe. Puis le calme revient, et ça se termine au piano, presque en chuchotant, comme un peuple qui s'endort.

Et si le premier solo de guitare vous semble familier, c'est normal : c'est le générique de Taratata.

La nouvelle de Chalandon. Un repas de famille. La tablée réclame au grand-père son numéro favori : le gréviste. Il se lève, met son chapeau sur son cœur, se penche comme du haut d'une tribune, lance « Camarades ! » — et toute la famille répond en chœur. Il rappelle qu'il était soudeur aux chantiers navals, qu'il avait hissé le drapeau de 36 aux grilles de l'entrée, qu'il appelait ses compagnons camarades et leur promettait, pour demain, le pain et le bonheur. Puis il repose son chapeau et pose une question qui n'est pas dans le numéro : est-ce que vous êtes vraiment heureux ? Le sourire de la famille se brise net. Personne ne répond. La mère va faire le café, les enfants retournent à leur Monopoly, et le vieux reste seul à taper du poing sur la table en réclamant qu'on lui fasse les gens heureux.

C'est le pépé de Chalandon. C'est aussi, à quelques détails près, le mien.

7. Des vôtres

Goldman en dit que c'est une chanson de début de concert, la chanson de celui qui revient. L'idée simple qu'il faut parfois un peu de distance, un peu de recul, pour mieux s'aimer. Et il précise que « des vôtres », ce sont aussi les petites gens, les gens de peu : cette France que son père a choisie et pour laquelle il a eu un amour fou, ce pays dont lui-même se dit éperdument amoureux.

Le texte parle de libres enfants de communards, de sangs baignés d'idéaux. Et il y a ce vertige au milieu du morceau, où les mots se bousculent, se cassent et s'effondrent, où celui qui chante finit par avouer qu'il n'a pas les mots qu'il faudrait. Un homme qui revient chez les siens, qui n'arrive pas à dire pourquoi, et qui n'arrive même pas à comprendre ce qu'il ressent.

C'est le titre le moins aimé de l'album, celui qui ramasse partout la note la plus basse. Intro planante, chœurs, guitares qui frôlent le métal. Et surtout cette fin, ce piano qui part complètement libre.

Ce n'est pas moi qui l'invente. Dans le livret, la partie est créditée « chorus piano » — et en jazz, un chorus, c'est l'improvisation. Elle est signée Jean-Pierre Como, le pianiste fondateur de Sixun, avec l'aimable autorisation de Polygram Jazz. Goldman n'a pas demandé à son clavier d'imiter le jazz : il est allé chercher un vrai pianiste de jazz et il l'a laissé partir.

Écoutez cette fin, parce que c'est là que la chanson dit ce qu'elle a à dire. On revient chez soi, on retrouve les siens, et ce n'est pas une arrivée tranquille : c'est un vertige, une foule qui vous emporte, une ivresse, trop de tout d'un coup. Le texte a déjà avoué qu'il n'avait pas les mots. Alors quand les mots s'arrêtent, c'est le piano qui titube à sa place.

C'est le morceau le moins aimé du disque, et c'est le seul qui fait entendre ce qu'il raconte au lieu de le raconter.

8. Frères

Deux soldats, de part et d'autre d'une ligne. Chacun dit qu'il vient de ces plaines, que ces terres sont les siennes, qu'il était là avant, qu'il se battra mille ans s'il le faut. Et ce sont les mêmes phrases : mêmes cris, mêmes discours, mêmes dialogues de sourds. La mère qui écrit chaque semaine, la photo de la femme dans la poche, la prière. C'est le même homme deux fois.

Ici, le livre m'a obligé à revoir ma copie, et je préfère le dire.

J'aurais écrit que cette chanson accuse les politiques d'envoyer les gens mourir. Goldman écrit exactement l'inverse. Ces frères-là, dit-il, sont évidemment bosniaques et serbes — mais aussi le berger irakien et le G.I. américain, le villageois afghan et le soldat russe. Et ce ne sont pas des jouets de méchants messieurs qui complotent : il précise même, ne soyons pas naïfs. Ce sont des jouets de l'Histoire en train de se faire. Il ajoute qu'il ne dit pas qu'ils ont tort de se battre, qu'il y a malheureusement des situations qui n'avancent que dans la confrontation. Chacun avec une photo de femme dans son portefeuille et une mère qui va pleurer.

Ce n'est pas un texte contre la guerre. C'est un texte sur la symétrie.

La chanson se termine en répétant, encore et encore, que tout ça vient de la même bête. Ça ne s'arrête plus.

La nouvelle de Chalandon. 1917. Une famille de mineurs : les terrils, la houille, les galoches raclées sur le perron, les ponts sur l'Escaut. Le maire, chapeau à la main, et le gendarme, musette en bandoulière, arrivent un matin. La mère savait depuis le milieu de la nuit. Le père ne demande qu'une chose, un mot de mineur : lequel des trois ? Auguste. Le plus jeune. Presque une fille, trop fragile, flou sur la photo de cheminée. Auguste Thiéfault, du 150e régiment d'infanterie, enterré vivant le 21 août 1917 dans une tranchée de Béthincourt.

Et puis, sans transition, la dernière ligne : le lendemain matin, très tôt et tellement loin d'ici, Theresia a ouvert la porte avant même qu'ils ne frappent. Elle savait pour Kurt. Wolfgang Hanke a enlevé sa casquette de toile bleue, et derrière le maire, le policier Pfundtner tenait sa lettre froide à bout de doigts.

Chalandon écrit la chanson miroir en prose. Même scène, mêmes gestes, autres noms.

9. Des vies

Deux destins mis côte à côte. Le fils de bonne famille qui sera avocat ou notaire, tradition du côté du père, avec sa période rebelle programmée entre quinze et dix-huit ans, ses gros mots, son shit, ses chaussures bateau et son Mark Knopfler. Et le gosse dont le quartier ne propose rien d'autre au menu : rappeur, basketteur, boxeur, sprinter, G.I. peut-être — et sans étincelle, mort ou dealer.

Goldman explique d'où ça vient. Étudiant, il avait vu une étude sociologique sur le mariage : on prenait un village donné et on tentait de marier les gens vingt ans à l'avance, en fonction des origines, de la situation familiale et sociale, du nombre de frères et sœurs, du physique, de l'éducation. Résultat, quasiment un sans-faute. La petite Adeline, fille du notaire, épousera probablement Jean-Claude, le fils du pharmacien. Même quartier, même école, tous deux aînés — ils finiront par se rencontrer dans une soirée, persuadés de vivre une histoire exceptionnelle.

Et pourtant, ajoute-t-il, nous avons tous l'impression de vivre une vie d'exception. De choisir. On se pose des questions, on n'en dort pas, on part de chez soi, on s'exile au Guatemala. Tout ça pour revenir, irrémédiablement attiré par une espèce de modèle dicté. Il conclut d'une pirouette : bien sûr, et heureusement, il y a des fils d'ouvriers qui deviennent ministres. Bon. Moi, je me suis marié avec la voisine.

Dans le livre, ces pages sont accompagnées de vraies coupures de Libération — des faits divers terribles, que je ne détaillerai pas ici. Et il y a un dispositif que je trouve magnifique : la page est prédécoupée en trois, la tête, le corps et les jambes de personnages dessinés qu'on devine d'origines géographiques et sociales différentes. Comme si Mattotti nous laissait le pouvoir de casser les probabilités et de mélanger les destins.

Le disque dit qu'on a si peu à choisir. Le livre, lui, vous met les ciseaux dans la main.

10. Ne lui dis pas

Goldman la chante seul, tout en retenue, et sa note m'a surpris.

Il ne parle pas de mensonge. Il raconte d'abord sa méthode : trois dictaphones, un sur le piano de la maison, un sur celui du studio, un qui part en vacances avec lui — et un petit carnet, toujours et partout. D'un côté l'agenda, de l'autre les idées. Quand le carnet est fini, il déchire les pages-idées et les glisse dans une boîte où il a marqué « idées ».

Et l'idée qui a donné cette chanson, la voici : peut-on tout dire, et faut-il tout dire à celle ou celui avec qui l'on vit ? Ne faut-il pas des espaces, du mystère, des silences pour préserver — ou simplement rendre possible — une relation aussi physiquement proche ? À l'inverse d'un ami à qui l'on peut tout déballer, l'intimité n'implique-t-elle pas, justement, une distance ?

Ce n'est donc pas une chanson sur le mensonge. C'est une chanson sur ce qu'on protège en se taisant.

Moi, j'y entends encore autre chose, et je l'assume comme ma lecture. Une conviction politique, quelle qu'elle soit, ne devrait jamais être une honte — à condition qu'elle soit assumée, construite, en accord avec ce qu'on est. Le problème commence quand elle devient un costume : quand on porte la bonne étiquette parce qu'elle se porte bien, qu'on a les indignations qu'il faut, qu'on dit les phrases qu'il faut, et que derrière, il y a autre chose.

On confond les hommes avec les idées, écrivait Goldman en ouverture. Ici, l'homme et l'idée sont dans la même personne.

11. Elle avait 17 ans

Quand ce disque sort, fin 1993, j'ai dix-sept ans. Et il y a dessus une chanson qui s'appelle Elle avait 17 ans.

Elle est construite comme un dialogue de sourds. D'un côté, les phrases toutes faites des adultes : redescends, garde les pieds sur terre, fais-toi une raison, à ton âge on ne se plaignait pas, après tout ce qu'on a fait pour toi. Des phrases que la chanson décrit comme des scies, comme des antidotes à la vie et à l'envie.

Regardez ce que ces phrases demandent, en réalité. Elles ne demandent pas d'être raisonnable : elles demandent d'arrêter. D'arrêter de rêver, d'imaginer, d'attendre quoi que ce soit. Ce sont des gens qui ont renoncé et qui appellent ça la sagesse — la chanson le dit d'ailleurs sans détour, ils tuent un temps qu'ils n'ont même plus, assis sur des bancs.

Et de l'autre côté, elle. Qui ne discute pas, qui ne se défend pas. Qui prend la vie comme un livre commencé par la fin, qui refuse de choisir pour n'avoir jamais à renoncer, qui part sans clé et sans bagage. Et qui lâche la seule réponse possible : moi je vivrai, vous verrez.

Il traîne sur cette chanson une lecture très sombre. Je n'y ai jamais entendu ça, et Goldman non plus. Dans le livre, il parle d'un appétit de vivre, de ce tourbillon qui débarque en annonçant qu'il n'a ni clé, ni bagage, ni avenir peut-être, et qu'il se casse. D'une vitalité arrogante qui dérègle les pendules et bouleverse tout sur son passage. Il dit croiser une fille de dix-sept ans tous les jours : il suffit de lui dire de mettre un pull en hiver, d'acheter un ticket de bus, de ne pas oublier l'école, pour qu'elle vous regarde avec des yeux ronds en disant « pourquoi ? ». La base même de toute chose lui semble incompréhensible.

Et puis vient la clé. Goldman écrit qu'il n'a jamais connu ça, lui : les bandes de copains, les boîtes, les boums, le temps perdu ensemble. Il est passé de 14 à 40 ans. Direct.

Ça change tout. Il ne juge pas cette gamine. Il l'envie.

Voilà pourquoi cette chanson est solaire. Elle déborde, elle est foutraque, elle n'entre pas dans le moule du reste du disque — et c'est le seul endroit de l'album où la fureur de vivre gagne à la fin.

Moi, mes dix-sept ans, ils ont été difficiles. Mais je les ai eus, et ils m'ont construit. Et cette chanson me les rend encore aujourd'hui.

La nouvelle de Chalandon. Une litanie. Samedi 1er janvier, deux heures dix du matin : une fille énumère tout ce qu'elle a détesté du réveillon, puis tout ce qu'elle déteste, tout court. Le rire du père quand il a trop bu, le baiser de minuit, la robe de tantine, ses propres mains, sa propre voix, le dimanche soir parce que c'est déjà lundi, les garçons de dix-sept ans, qu'on dise qu'elle devient jolie, qu'on dise qu'elle ment. Et, revenant trois fois comme un refrain : je déteste lorsque Julien n'est pas près de moi. La dernière ligne est un uppercut. Je vous laisse la découvrir.

12. Fermer les yeux

Il reste une plage, et c'est la plus longue. Presque sept minutes.

Le morceau s'ouvre sur des chœurs bulgares — le chœur Trakia, enregistré dans un studio de la radio de Plovdiv. Puis un piano seul, et une montée qui n'en finit pas.

Et pour une fois, Goldman raconte que la chanson s'est faite à l'envers. D'habitude, une chanson naît de la rencontre entre une idée notée dans le petit carnet et une musique. Pas ici. La musique est venue avant toute chose et s'est imposée seule, comme les voix bulgares et les chœurs de l'Armée rouge se sont imposés peu à peu dans Rouge. C'est elle qui a décidé du sujet : elle avait décidé de parler d'un prisonnier, d'un forçat, d'une prostituée — d'un être privé de liberté. Et lui ne le savait pas encore. Il écrit qu'il n'a fait que retranscrire les mots dont la musique était pleine.

Alors on entend une femme dont le corps est à louer. Il y a les billets posés sur la table de nuit, le compte qui doit être bon, et tout ce qu'on croit acheter avec : ses gestes, ses mots, jusqu'à son nom qu'on peut changer si ça arrange.

À bien y regarder, cette chanson est la suite d'Il part. Quatrième plage, une femme utilisée par un homme qui s'en va. Douzième plage, la même chose sans même le masque du sentiment. Le disque avait ouvert cette blessure au milieu, il la referme à la fin.

Mais il ne la referme pas n'importe comment. Parce que la chanson n'appartient pas à celui qui paie. Tout ce qu'il achète, ce sont des apparences ; il est maître de rien, propriétaire d'un vide. Elle, pendant ce temps, est ailleurs. Là où personne ne peut la suivre.

Ce n'est pas une défaite. C'est une réserve. C'est le dernier endroit où l'on peut encore penser, se souvenir, imaginer que ça pourrait être autrement. Et j'y vois quelque chose de plus large que cette femme-là : partout où des gens sont réduits à l'état de pions, c'est toujours par là que ça commence. On renverse la table dans sa tête d'abord. Et un jour, peut-être, ailleurs que dans sa tête.

La nouvelle de Chalandon. Ce n'est pas la prostituée qu'il suit, c'est le client. Un homme couché dans un dortoir d'ouvriers, au milieu des cris étouffés et des toux de pauvres gens. Il comprime ses paupières avec les poings jusqu'à ce que la douleur fasse éclater les couleurs — comme il le faisait enfant, dans la peur des coups reçus. Il fuit l'argile qui attend son travail, la pioche, la chaleur du four à briques, la carrière rouge, ses mains abîmées. Et il sait que la fille reviendra dans ses images. Il la reverra monter l'escalier de fer, se déshabiller sans un mot. Il reverra les deux billets roulés qu'il a posés sur la table de nuit. Et il reverra ses yeux à elle, grands ouverts pendant qu'il ferme les siens — partie, elle aussi, loin d'ici, à la rencontre des oiseaux de lumière.

Deux êtres privés de liberté, dans la même chambre, qui s'échappent chacun de son côté. C'est peut-être la plus belle chose du livre.

Et maintenant, revenez avec moi à la troisième plage. Parmi les voix qu'on entend passer dans ce balayage de radio, il y a des chants d'esclaves haïtiens qui réclamaient la liberté. Le disque s'ouvre là-dessus. Et il se referme, douze chansons plus loin, sur ce que Goldman appelle un être privé de liberté.

Je ne prétends pas que ce soit voulu. Mais c'est dans le disque.

Le chemin

Regardez ce que fait ce disque en douze chansons.

On part des chansons du monde entier, de Prague à Bogota. On passe par les révolutions promises, les tranchées de 17, les frères qui s'entretuent, les vies écrites d'avance, les silences qu'on protège. Et on arrive à l'endroit le plus petit et le plus inviolable qui soit : quelqu'un qui ferme les yeux.

Ce n'est pas un repli. C'est une porte. Goldman ne termine pas son album rouge sur un constat d'échec — il le termine sur le seul endroit d'où les idées peuvent repartir intactes. Parce que c'est le seul que personne n'a jamais réussi à salir.

Sept ans plus tard, sur la compilation Pluriel, il est revenu sur Que disent les chansons du monde pour ajouter une ligne au livret. Il a écrit que les chansons du monde font beaucoup plus que dire. Beaucoup plus.

Beaucoup plus, oui. Et c'est pour ça que je fais de la radio.

On dit qu'on passe des disques. En vrai, on fait autre chose. On tend à des gens qu'on ne connaît pas des morceaux de puzzle découpés dans la vie de quelqu'un d'autre : un type qui écrit une chanson à deux heures du matin devant sa télé, une femme qui chante un blues à cinq heures du matin, une gamine de dix-sept ans qui refuse qu'on lui dise de mettre un pull. Et ces morceaux-là, allez savoir pourquoi, viennent se ranger dans le puzzle de nos vies à nous. Ils disent nos sentiments mieux que nous. Partout sur la terre — à Prague, à Bogota, à Rabat, à Mouscron.

Et tant pis si j'ai passé tout cet article à vous expliquer un album. Vous y entendrez peut-être tout autre chose que moi, et c'est très bien. L'important, ce n'est pas d'avoir raison sur un disque. C'est ce qui nous relie à travers lui.

Mes grands-parents s'appelaient Geneviève et Amédée. Ils ont arrêté de croire au parti. Ils n'ont jamais arrêté de croire aux idées. Ils m'ont transmis des valeurs et des idéaux — pas tous peut-être — mais ceux qui restent me guident encore aujourd'hui. Et je porte le prénom d'Amédée en second.

Je suis fier d'être des leurs. Par l'ADN, et surtout par ce qu'ils m'ont passé.

L'avant-dernier mot, je le laisse à Sorj Chalandon. À la fin du livre, il dédie son travail à tous ceux qui sont flous sur les photos parce qu'ils ont bougé. Ceux qu'on ne voit pas bien. Ceux qui n'ont pas tenu en place. Ceux dont on n'a pas gardé le nom — comme Auguste, le petit frère de sa nouvelle sur Frères, flou sur la photo de cheminée avant d'être enterré vivant à Béthincourt.

Et le tout dernier, il revient à Goldman.

Parce que dans le livret du disque simple — celui que tout le monde a acheté à l'époque, sans boîtier gravé et sans nouvelles — la dernière phrase n'est pas imprimée. Elle est écrite à la main, de son écriture à lui :

Parce qu'il y a des zones rouges Comme il y a des zones d'ombre.

— Jean-Jacques Goldman, livret de Rouge

Écouté, lu et écrit à partir de l'édition collector de Rouge (1 500 exemplaires), avec les illustrations de Lorenzo Mattotti, les nouvelles de Sorj Chalandon et les notes de Jean-Jacques Goldman — et du livret du disque simple, pour les crédits et le mot de la fin.