Avant-bras tatoué avec une représentation à plat des alvéoles d'une ruche et dessus une abeille. Certaines alvéoles sont remplies.
Mon tatouage, une abeille dans sa ruche. Chaque individu à sa place, chaque contribution compte de manière indispensable.

Ce qui suit est un point de vue personnel. Je ne prétendrai jamais avoir ou donner un avis universel. Ce texte est bâti sur mon histoire, mon corps, mon vécu. Je le pose ici avec autant d'honnêteté que je peux en réunir.

Le 1er mai n'est pas la fête du travail. Mensonge ! C'est la fête des travailleurs, et de leurs luttes. Né en 1886 à Chicago, dans le sang, quand des ouvriers réclamaient la journée de huit heures. Adopté progressivement en France à partir de 1890, reconnu comme jour férié et payé en 1947. Récupéré, dévoyé, transformé en « fête du Travail » par le régime de Vichy en 1941, dans une formulation qui dépolitisait ce qui en faisait la force. Ce qu'on célèbre le 1er mai, ce n'est pas le travail comme valeur abstraite mais les conquêtes des travailleurs, et le rappel qu'aucun droit social n'a jamais été donné, que tous ont été arrachés et qu'il faut toujours être vigilant pour ne pas les voir disparaître.

Aujourd'hui, comme personne en situation de handicap, j'ai envie d'exprimer quelque chose de plus compliqué. J'ai passé du temps avant d'oser formuler ce qui suit, parce que je craignais de sonner faux, de passer pour un naïf, ou pire, de donner une injonction déguisée.

Pour moi, le travail a été une libération.

Mais avant d'aller là, je veux poser une chose qui me tient à cœur. Quand je dis « travailleurs », je parle certes des salariés, sans que cela soit seulement le salariat. C'est aussi l'aidant qui s'occupe d'un proche, l'agriculteur qui produit, l'artisan qui transforme, le travailleur en ESAT qui contribue, le bénévole associatif qui tient un tissu social que l'État ne tient plus seul, le retraité qui transmet, la mère ou le père qui élève, et, quitte à choquer, les dirigeants qui prennent leur part au travail réel. Tous produisent quelque chose, tous comptent. La fête des travailleurs n'est pas la fête d'une catégorie, c'est la fête de toutes celles et ceux qui font tenir une société par leur contribution, quelle qu'en soit la forme.

Mon héritage

Mes parents et mes grands-parents maternels (je n'ai cependant pas connu mon grand-père paternel, mais je sais qu'il en fait partie) m'ont transmis quelque chose de simple et de profond : le travail n'est pas seulement un moyen de survivre. C'est aussi une façon de s'élever, d'avancer, de compter pour quelque chose, et de contribuer à ce qui dépasse le soi.

La richesse qu'on produit n'est pas seulement la sienne. Elle sert aussi la communauté, et en particulier celles et ceux qui en ont le plus besoin. C'est ça, pour ma part, la fierté du travail bien fait : savoir que ce qu'on a produit a permis aussi à d'autres d'exister mieux, d'exister tout court. Cette idée n'est pas nouvelle. Elle traverse l'histoire de la République sociale française, de Jaurès à Mendès France, comme un fil ténu et tendu qu'on a parfois oublié mais qui n'a jamais cassé.

Mes parents et mes grands-parents n'ont pas pu grimper dans l'échelle sociale : la peur les en a empêchés. Mais, la valeur, elle, est passée, et moi, je n'ai pas cette peur. J'ai ce besoin viscéral de travailler, de travailler sur une multitude de sujets, d'apprendre encore et toujours. C'est constitutif de qui je suis.

La révélation

Quand j'ai dû quitter l'école d'infirmiers, mon père m'a fait entrer dans sa boîte pour faire de la manutention. Je n'avais jamais vraiment travaillé de ma vie, et encore moins avec mes bras.

C'est là que j'ai compris ce que le travail pouvait apporter. Pas juste un salaire : libérer. Donner un cadre, du sens, une place dans le monde, sa place. On m'a confié des responsabilités. J'ai passé des diplômes. J'ai appris sur le terrain ce qu'aucun cours ne m'aurait enseigné aussi vite. Je remercie d'ailleurs, avec une pensée émue et sincère, Patrice D.

La vérité : il y a eu des hauts et des bas. Beaucoup de bas liés à des problèmes de santé mentale que je refusais de soigner vraiment, et sur lesquels personne n'a jamais vraiment mis de mots. Je vivais avec, je gérais mal, je continuais quand même. Jusqu'à ce que je ne puisse plus.

La chute

Après l'hospitalisation en psychiatrie, à la mort de mon père, je suis resté trois ans sans travailler. Trois ans où j'étais totalement incapable de faire quoi que ce soit de ma vie.

Ce n'est pas une figure de style : ce fut ma réalité clinique, que je pose ici sans honte, parce que la santé mentale fait partie du handicap, et qu'on n'en parle pas assez. Le handicap psychique représente aujourd'hui la première cause de reconnaissance administrative du handicap en France. Pourtant, il reste le plus invisible, le plus stigmatisé, le plus mal accompagné dans l'emploi.

Ces trois ans m'ont appris ce que signifie perdre le travail quand il était central à son identité. C'est un effondrement silencieux, douloureux, qui ajoute du négatif à la dépression.

Tomber sept fois, se relever huit

C'est par le biais de la RQTH que j'ai remis le pied à l'étrier, chez Urbilog, entreprise adaptée, qui m'a donné une chance concrète en 2018.

Un nouveau métier avec l'accessibilité numérique, la possibilité de mettre en application tout ce que j'avais appris avant. Et plus que tout : pouvoir à mon tour accompagner d'autres personnes sur ce chemin.

Ce que j'ai retrouvé chez Urbilog, ce n'était pas seulement un emploi. C'était la confiance, l'espoir, une place dans un collectif. C'est une ruche, pour reprendre une image qui me parle.

Ce que les chiffres disent, et ce qu'ils taisent

Le taux d'emploi des personnes handicapées plafonne à 41 %, contre 69 % pour l'ensemble de la population. Elles sont plus souvent en temps partiel, moins qualifiées, davantage exposées au chômage de longue durée.

54 % des demandeurs d'emploi handicapés sont en situation de chômage de longue durée, contre 43 % pour le reste de la population.

Ces chiffres ne sont pas des accidents. Ils sont le résultat d'un système qui, malgré les lois et les obligations, continue de produire de l'exclusion.

Parce que derrière les pourcentages, il y a des recruteurs qui ont peur.

  • Peur des absences supposées.
  • Peur du coût de l'adaptation du poste.
  • Peur de ne pas savoir « gérer » un collaborateur en situation de handicap.
  • Peur d'un handicap qu'ils ne voient pas, et qui les dérange précisément parce qu'il ne correspond pas à leurs représentations.

Ces peurs ont une racine commune. Les milieux militants l'appellent le « validisme » : la conviction, souvent inconsciente, que les corps et les esprits valides sont la norme, et que tout ce qui s'en écarte est un problème à résoudre. Je n'aime pas toujours la manière dont certains utilisent ce mot, comme un couperet qui clôt les débats au lieu de les ouvrir. Mais le concept dit quelque chose de juste, et il faut savoir le nommer pour le combattre.

Un recruteur qui refuse un candidat RQTH par peur des absences ne se demande pas combien de jours d'arrêt maladie ses collaborateurs valides cumulent. Quand il doute des compétences d'une personne handicapée, il ne questionne pas ses propres biais. Quand il « oublie » de mentionner qu'il est possible de déclarer sa RQTH, il ferme une porte que la loi a essayé d'ouvrir.

Le handicap invisible, et j'en fais partie, ajoute une couche supplémentaire : se déclarer ou pas, risquer le regard, le jugement, la pitié. Enfin, renoncer à des aménagements auxquels on a légalement droit parce qu'on ne veut pas être « ce collègue handicapé ».

Un mot sur la déclaration RQTH

Aux personnes qui hésitent à se déclarer, je veux dire ceci : la déclaration n'est pas un aveu de fragilité, elle est l'expression de besoins concrets.

Quand on candidate, on peut tout à fait mentionner sa RQTH en la présentant non comme un handicap à cacher ou à excuser, mais comme un cadre clair : « Voici ce dont j'ai besoin pour travailler dans de bonnes conditions ». Cette inversion change tout je trouve. Elle n'oblige plus le recruteur à gérer une supposée fragilité, elle lui propose un cadre de travail concret, qui peut même rassurer plus que cacher.

Cette approche fonctionne pour beaucoup de situations, pas pour toutes. Certains handicaps demandent un dialogue plus large, parfois plus douloureux. Mais quand c'est possible, présenter ses besoins plutôt que son handicap change tout.

Le droit de ne pas travailler

Je dis que le travail m'a libéré, mais je ne dis pas que le travail libère tout le monde.

L'autodétermination, le droit de chaque personne en situation de handicap à choisir sa vie, inclut le droit de ne pas travailler ou de ne pas travailler de la façon que la société juge productive. Voire de travailler autrement, à un rythme différent, dans un cadre adapté, en ESAT, en entreprise adaptée, à domicile. Ou de ne pas travailler du tout.

Ce droit ne se négocie pas. Il ne se justifie pas. Il appartient à chaque personne, et personne ne devrait avoir à prouver qu'il mérite de le faire valoir.

Une précision sur les ESAT, parce que le débat est vif aujourd'hui. Les critiques sont nombreuses : sur la rémunération en dessous du SMIC, sur les droits salariaux incomplets, sur la subordination perçue comme infantilisante. Ces critiques méritent d'être entendues. Je ne tranche pas ici. Je veux simplement rappeler qu'aujourd'hui, ces dispositifs répondent, de manière sûrement imparfaite, à un besoin réel : permettre à des personnes que le marché du travail ordinaire ne sait pas accueillir d'avoir une place. Le débat sur leurs limites est nécessaire, et leur existence ne doit pas masquer ce qu'ils permettent, en attendant qu'on construise mieux.

Au fond de moi, je crois que quand c'est possible, vraiment possible, dans des conditions dignes, le travail peut être libérateur. Mais « quand c'est possible » porte tout le poids du monde. Ça implique des employeurs qui font leur part. Des politiques publiques qui tiennent. Des représentations qui évoluent. Des conditions de travail qui ne détruisent pas.

Trois engagements pour que ça tienne

L'inclusion par le travail n'est pas l'affaire d'une seule partie. C'est un engagement à trois temps.

  • La personne en situation de handicap qui s'engage dans son parcours, avec ses besoins, ses limites, ses ressources.
  • La société d'accueil, employeurs, collègues, citoyens, qui doit faire sa part : aménager, accueillir, ne pas stigmatiser, considérer la compétence avant le diagnostic.
  • Et l'État, qui produit le cadre, les protections, les dispositifs, et qui en garantit l'application réelle.

Aucune des trois parties ne peut tenir seule. Quand l'État se désengage, l'accompagnement s'effondre. Quand la société d'accueil se contente de la conformité légale, l'inclusion devient une fiction. Quand la personne ne s'engage pas dans son parcours, aucun dispositif ne suffit. Les trois doivent tenir ensemble.

C'est cette articulation qui manque le plus souvent, sûrement pas une volonté individuelle, pas une loi, pas un dispositif, juste l'articulation des trois.

Reconnaître ses erreurs

Pendant longtemps, j'ai cru qu'accompagner des collaborateurs en situation de handicap, c'était les protéger. Les soutenir. Les « chouchouter », pour le dire à ma sauce.

La réalité m'a rattrapé, avec des licenciements contraints par une crise budgétaire. J'ai alors compris quelque chose d'essentiel : le vrai accompagnement, c'est rendre autonome, assurer l'employabilité. Préparer les gens à partir, à exister sans l'entreprise adaptée si elle venait à fermer. À se débrouiller dans un marché du travail qui ne leur fait pas de cadeau.

Moi, j'ai la chance, dans mon malheur, de pouvoir rebondir si Urbilog fermait. Ce n'est pas le cas de tout le monde. Et c'est précisément pour ça qu'il faut que ça change.

Pour finir

Je ne suis ni un cas exceptionnel, ni un héros. Juste un témoin qui continue à travailler, à apprendre, à accompagner. C'est ma façon aujourd'hui de tenir le 1er mai.

Le travail m'a libéré. Mais une libération qui ne profite qu'à quelques-uns ne mérite pas son nom. La part qui revient aux employeurs, aux dirigeants, aux collègues, aux pouvoirs publics, à chacun de nous : vous savez maintenant où la prendre.

Sources : Agefiph, Tableau de bord emploi et chômage des personnes handicapées, 1er semestre 2025. DREES, Situation des personnes handicapées par rapport à l'emploi, fiche 5.1 (janvier 2025). Observatoire des inégalités, « Emploi : la difficile insertion des personnes handicapées ».