Il y a des données qui devraient faire l'effet d'une gifle et février 2026 en a produit deux séries.
La première vient du WebAIM Million, cette étude annuelle américaine qui analyse les pages d'accueil du million de sites web les plus visités. Verdict : 56,1 erreurs d'accessibilité détectées en moyenne par page. Une hausse de 10 % par rapport à l'année dernière.
La deuxième vient d'une enquête publiée dans E-commerce Magazine : six mois après l'entrée en vigueur de l'EAA (la directive européenne sur l'accessibilité), 94 % des sites européens ne sont toujours pas conformes.
Laissez ces deux chiffres s'installer une seconde.
On savait, on sait toujours, et pourtant...
Je travaille dans l'accessibilité numérique depuis 2018. Je suis titulaire d'une RQTH (je radote mais c'est pas ce qui me permet d'avoir une RQTH). Je connais ces chiffres des deux côtés du miroir : comme expert qui les analyse, et comme personne concernée par ce qu'ils représentent dans la réalité quotidienne.
Ce qui me frappe dans l'édition 2026 du WebAIM Million, ce n'est pas que les chiffres soient mauvais. C'est qu'ils soient les mêmes depuis sept ans. Les six catégories d'erreurs les plus fréquentes (contraste insuffisant, images sans alternative, formulaires sans label, liens vides, boutons vides, langue non déclarée) représentent 96 % de l'ensemble des erreurs détectées. Et ces six catégories sont exactement les mêmes depuis 2019.
Ce ne sont pas des erreurs complexes. Ce sont des fondamentaux (mettre une balise de langue quoi !). Des choses que tout développeur qui s'est intéressé une heure à l'accessibilité connaît. Des choses qui ont des solutions simples, documentées, gratuites.
Et pourtant, 83,9 % des pages d'accueil ont encore du texte à contraste insuffisant en 2026. Contre 85,3 % en 2019. Sept ans. Deux points d'amélioration.
L'EAA n'a pas produit de miracle : c'était prévisible ?
Le 28 juin 2025, la directive européenne sur l'accessibilité numérique est entrée en vigueur pour le secteur privé. Pour la première fois dans l'histoire de l'Union européenne, les entreprises (e-commerçants, banques, opérateurs de transport, médias) étaient légalement obligées d'être accessibles.
J'entends encore les discours de 2023 et 2024 : "Attendez l'EAA, ça va tout changer." "Les amendes, ça va motiver les entreprises." "Le marché va se réguler."
Six mois après : 94 % de non-conformité.
Ce résultat ne me surprend pas et pas parce que je suis cynique (on juge pas les kinks), mais parce que la conformité réglementaire ne se décrète pas. Elle s'organise. Elle nécessite des compétences, des processus, du temps, une culture interne. Des organisations qui n'avaient pas commencé à travailler sur l'accessibilité deux ans avant l'échéance n'ont pas pu y arriver en rattrapant à marche forcée en quelques mois.
La loi crée une obligation. Cependant, elle ne crée pas les conditions de sa réalisation.
Ce que ces chiffres disent vraiment
Le WebAIM Million analyse des pages d'accueil avec des outils automatisés. Ce que ces outils détectent ne représente qu'une fraction, entre 20 et 40 %, des problèmes d'accessibilité réels. Les 56,1 erreurs par page sont donc, par définition, un plancher.
Derrière ces erreurs, il y a des personnes réelles. Des utilisateurs qui ne peuvent pas lire un texte trop clair sur fond blanc. Des personnes aveugles dont le lecteur d'écran ne peut pas décrire une image parce qu'elle n'a pas d'alternative. Des personnes avec des difficultés motrices qui ne savent pas où elles en sont sur une page parce qu'un bouton est vide de sens.
Ces personnes n'ont pas le luxe de "faire avec". Soit l'interface fonctionne, soit elle exclut.
On ne va pas s'en sortir avec des audits
Je dis ça en étant auditeur moi-même et je suis convaincu de la valeur d'un audit RGAA rigoureux. Mais un audit seul ne change rien si les équipes ne savent pas comment corriger, si les corrections ne sont pas intégrées dans les processus de développement, si la prochaine mise en production repart de zéro.
Les données WebAIM 2026 en sont la preuve : en sept ans d'études, les mêmes erreurs dominent le classement. Ce n'est pas parce que les gens ne font pas d'audits. C'est parce que l'accessibilité n'est toujours pas intégrée dans les pratiques ordinaires de conception et de développement.
Le problème n'est pas technique. Il est organisationnel et culturel.
Alors, qu'est-ce qu'on fait ?
Je ne vais pas conclure par une liste de bonnes pratiques. Ces listes existent. Elles sont gratuites, en ligne, en français. Le RGAA est public. WCAG est public. Les ressources ne manquent pas.
Ce qui manque, c'est la décision de traiter l'accessibilité comme ce qu'elle est : une exigence de qualité fondamentale, pas un projet optionnel qu'on lance quand le budget le permet.
Pour les organisations qui ne savent pas par où commencer, la réponse aux données 2026 est simple : commencer. Aujourd'hui. Pas parfaitement, pas exhaustivement, mais structurellement, avec l'intention de ne pas s'arrêter.
Pour les professionnels du secteur comme moi : continuer à nommer les chiffres, continuer à les mettre en face des décideurs, continuer à expliquer ce qu'ils représentent pour de vraies personnes dans leur vie quotidienne.
Les 94 % ne sont pas une fatalité. Ils sont une invitation.
Sources : WebAIM Million 2026, E-commerce Magazine mars 2026, Directive (UE) 2019/882.